Daniel Guggenbühl

Géographiquement, la Grande-Bretagne fait partie de l’Europe, mais, depuis des siècles, elle se tient à l’écart du continent européen. Ancienne grande puissance coloniale, elle est traditionnellement ouverte sur le monde, et ses anciennes possessions, réunies au sein du Commonwealth, gardent avec elle des relations culturelles et commerciales privilégiées. La monarchie britannique règne toujours sur l’Australie, la Nouvelle-Zélande et le Canada, une relation désormais largement formelle. En même temps, la Grande-Bretagne a toujours entretenu des « relations spéciales » avec les États-Unis, elles font partie de sa singularité et elle tient à les garder. Son statut de membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies est un avatar de la Seconde Guerre mondiale et un reflet de la grande puissance mondiale qu’elle fut autrefois. À la lumière de ce passé, sa décision de quitter l’Union européenne doit-elle nous surprendre ou est-ce l’aboutissement logique d’un processus historique ?

Après la Seconde Guerre mondiale, on pouvait avoir l’impression que la Grande-Bretagne avait fait le choix de l’Europe puisque Churchill, dans son célèbre discours de septembre 1946 à Zurich, évoquait la nécessité de créer « quelque chose comme les États-Unis d’Europe », l’Allemagne et la France devenant des « partenaires ». Mais une Europe intégrée à la Schuman ou Monnet était certainement éloignée des vues de Churchill, qui pensait plutôt à l’Union paneuropéenne de Coudenhove-Kalergi et voyait sa concrétisation dans la création du Conseil de l’Europe, qui vit effectivement le jour à Strasbourg en 1949.

On sait que de Gaulle se méfiait d’une Grande-Bretagne membre de la Communauté ayant son mot à dire dans le fonctionnement du marché commun. Il y mit donc son veto1, ce qui retarda l’adhésion britannique jusqu’en 1973. Dès 1975, les citoyens britanniques furent appelés à se prononcer par référendum sur l’appartenance à la Communauté, qu’ils approuvèrent à 67 %. Étaient-ils devenus plus européens ? Le doute est permis. En tout cas ni le parti travailliste ni les conservateurs n’étaient devenus europhiles, comme les événements ultérieurs l’ont montré.

Ainsi Margaret Thatcher, Premier ministre conservateur de 1979 à 1990, a ferraillé pour obtenir, en 1984, un rabais sur la contribution britannique au budget communautaire applicable, en principe jusqu’en 2020,2 John Major, le Premier ministre suivant (1990-1997), également conservateur, a donné le change en préconisant une Grande-Bretagne « au cœur de l’Europe », mais dans son esprit c’était pour être à même de mieux défendre les intérêts britanniques. Rappelons qu’il mit son veto à la désignation du Belge Dehaene, jugé trop européen, à la présidence de la Commission. Son successeur travailliste Tony Blair (1997-2007), sous les dehors d’un discours plus lisse et plus européen, ne changea guère de politique et s’opposa à son tour à la nomination de Guy Verhofstadt à la même fonction et pour les mêmes raisons et David Cameron aurait voulu, lui aussi, empêcher Jean-Claude Juncker de devenir président.

Au fil des années, la liste des dérogations ou exemptions obtenues par la Grande-Bretagne s’est allongée. En matière de justice et d’affaires intérieures, elle n’a accepté que les mesures qui l’intéressent, refusant par exemple le mandat d’arrêt européen. En matière sociale, elle a obtenu diverses exemptions telles que celle concernant la directive sur le temps de travail. Elle est exemptée de la Charte des droits fondamentaux et, bien entendu, elle ne fait partie ni de l’espace Schengen ni de la zone euro. Cette longue liste permet de dire qu’elle n’a jamais été un membre à part entière de l’Union européenne. Elle permet aussi de contrer l’argument de ceux qui, pendant la campagne du Brexit, arguaient que la présence de la Grande-Bretagne dans l’Union aurait permis à celle-ci de mieux fonctionner. En réalité, la Grande-Bretagne n’a cessé de freiner l’approfondissement de l’intégration et il n’y a aucune raison de penser qu’elle aurait renoncé à ce rôle de ralentisseur. Son départ est dans la logique de son histoire. L’histoire nous dira s’il convient de le regretter.

(1) Il voulait être le principal maître sur le continent, avec l’Allemagne, mais avec le moins d’intégration et d’institutions européennes possible.

(2) Mme Thatcher a obtenu ce rabais au motif que le Royaume-Uni profitait peu de la politique agricole commune, qui représentait quelque 70% du budget communautaire en 1984. Actuellement la contribution britannique au budget représente moins de la moitié de la contribution allemande.