Daniel Guggenbühl

Union européenne-Turquie : une relation tourmentée

Beaucoup d’entre nous ont succombé aux charmes de la Turquie : les plages de la Mer Egée, les paysages de la Cappadoce ou le foisonnement de la métropole d’Istanbul. Cette Turquie est-elle européenne ? Oui, répondent les uns, elle est située aux portes de l’Europe, la culture ottomane a laissé de nombreuses traces en Europe et quelque 3 % du territoire turc (la Thrace orientale) sont situés sur le continent européen. Non, disent les autres, c’est un pays asiatique, musulman à 95 %, les différences culturelles sont profondes et les conflits qui se déroulent dans son voisinage, attisés par des antagonismes religieux, se répercutent sur l’Europe.

C’est une longue histoire que nous avons avec la Turquie, l’histoire du déclin d’une amitié et de la montée d’une incompréhension réciproque. Un accord d’association a été conclu dès 1963 entre la Communauté européenne et la Turquie, à une époque où celle-ci, déjà membre de l’OTAN depuis 1951, apparaissait comme un rempart contre les menaces émanant de l’empire soviétique. Cet accord ouvrait la perspective d’une adhésion future à la Communauté. Aussi la Turquie présenta — elle, en 1987, une demande d’adhésion, mais il fallut attendre 1999 pour que le Conseil européen lui reconnaisse officiellement le statut de pays candidat. Dans l’intervalle, un accord d’union douanière avait été conclu en 1995. Le processus vers une adhésion ne connut cependant aucune précipitation puisque les négociations ne furent ouvertes qu’en 2005 et force est de reconnaître que, depuis cette date, elles piétinent. Sur les 35 chapitres que les négociateurs doivent traiter, 16 seulement ont été ouverts à l’heure qu’il est et un seul — science et recherche — a été (provisoirement) conclu. Il n’y a aucune commune mesure entre la durée de ce processus et celui qui a conduit à l’adhésion, dès 2004, des pays d’Europe centrale et orientale libérés quelques années auparavant du joug soviétique.

Au cours de ce demi-siècle qui nous sépare de l’accord d’association initial, le contexte géopolitique a profondément évolué en Europe et dans son voisinage. L’élargissement rapide de l’Union européenne aux pays d’Europe centrale et orientale n’a pas fait l’affaire de la Turquie, car il a engendré en Europe un phénomène de « fatigue » et a été souvent considéré comme trop rapide et ayant porté les possibilités d’absorption de l’UE à leur limite. Ce ne fut donc pas une surprise lorsque Jean-Claude Juncker déclara, au moment de sa prise de fonctions, qu’il n’y aurait pas de nouvel élargissement au cours de son mandat. Il est d’ailleurs permis de penser qu’il ne songeait pas à la Turquie en tenant ces propos. Indépendamment des problèmes culturels mentionnés plus haut, il est clair que l’adhésion de la Turquie modifierait considérablement l’équilibre interne de l’Union. Avec ses quelque 80 millions d’habitants, elle ferait partie des pays les plus importants de l’Union et aurait, comme eux, 96 députés au Parlement européen. De plus, malgré une situation économique favorable et un taux de croissance enviable1, le pays affiche encore de fortes inégalités et nécessiterait donc des aides importantes en cas d’adhésion.

Le principal obstacle à un rapprochement avec la Turquie, voire à son adhésion, est cependant d’ordre politique. Sous le régime du parti au pouvoir en Turquie depuis 2002, et plus particulièrement de son président, le pays connaît une dérive autoritaire inquiétante : liberté d’expression bridée et réprimée, pluralisme politique et laïcité menacés voire compromis, nationalisme sourcilleux et agressif2, le tout exacerbé par l’irrédentisme kurde et les attentats qu’on lui attribue ainsi que, plus récemment, par le coup d’Etat avorté de juillet 2016 et le retour de bâton du pouvoir en place qui se manifeste par des milliers d’arrestations et de licenciements. Ainsi, au lieu de se rapprocher de l’Union européenne, la Turquie s’en éloigne et son président ne semble plus croire à l’adhésion. En tout état de cause, l’évolution en Turquie n’est pas de nature à faire changer une opinion publique européenne majoritairement hostile, depuis longtemps, à l’adhésion à l’Union européenne.

Et pourtant la Turquie aussi bien que l’Union européenne n’ont aucun intérêt à laisser un fossé se creuser entre elles. Leurs économies sont fortement imbriquées3 et elles ont besoin l’une de l’autre. Le meilleur exemple en est l’accord conclu en mars 2016 par les deux parties permettant de réguler le flux de migrants du Proche Orient et d’Asie vers l’Europe avec, comme contrepartie, une importante aide financière de l’UE à la Turquie pour la gestion des millions de migrants qu’elle accueille sur son sol. Plus généralement, il ne peut pas être dans l’intérêt de l’Europe que la Turquie lui tourne le dos — ce risque est réel — alors que ce pays a les moyens de contribuer à stabiliser une région en proie à de violents conflits qui alimentent le terrorisme en Europe. Très forte au début du siècle (jusqu’à 8 % en 2009), elle est encore de quelque 3 %. En même temps, le revenu par tête a doublé depuis que le parti AKP est au pouvoir (2002).

Le génocide arménien de 1915, toujours contesté par la Turquie, a été reconnu par treize pays de l’Union européenne ainsi que par le Parlement européen.

La Turquie effectue quelque 40 % de son commerce extérieur avec l’Union européenne et 80 % des investissements étrangers directs en Turquie proviennent de l’Union européenne.

(1) Très forte au début du siècle (jusqu’à 8% en 2009), elle est encore de quelque 3%. En même temps, le revenu par tête a doublé depuis que le parti AKP est au pouvoir (2002).

(2) Le génocide arménien de 1915, toujours contesté par la Turquie, a été reconnu par treize pays de l’Union européenne ainsi que par le Parlement européen.

(3) La Turquie effectue quelque 40% de son commerce extérieur avec l’Union européenne et 80% des investissements étrangers directs en Turquie proviennent de l’Union européenne.